En réponse à diverses questions posées par des Français de l'étranger, Dominique Strauss-Kahn a enregistré le podcast suivant qui leur est destiné.
Bonjour Dominique,
Merci d’accepter de répondre à ces quelques questions à destination des Français de l’étranger. Tu reçois beaucoup de courrier de ces Français qui ont beaucoup d’interrogations et tu as donc décidé, aujourd’hui de faire ce podcast pour leur répondre.
1) Un thème qui les concerne énormément, c’est celui de l’Europe. Ils sont aujourd’hui très attachés à une Europe sociale, plus intégrée, voire fédérale. Après le Non à la Constitution, comment relancer l’Europe ? Et quelles sont tes position et propositions sur la question d’une Europe plus intégrée ?
DSK : Ça mérite un long débat. Ce qui est sûr, c’est que les Français ayant rejeté le Traité Constitutionnel, on doit partir de là. Ce que nous voulions, nous, à gauche, tous les socialistes, et au-delà des socialistes, toute la gauche, c’est une Europe plus sociale et plus politique. Moi, j’étais parmi ceux qui pensaient que le Traité permettait d’avancer. Il avait beaucoup de défauts mais il permettait d’avancer dans ce sens-là. Les Français en ont jugé autrement, et donc le Traité est maintenant derrière nous.
Il faut trouver d’autres moyens pour avancer. Ça aurait été la fonction du Président de la République, depuis maintenant un an et demi presque que le traité a été rejeté, de faire des propositions. Parce que nos voisins, je le vois bien, je les rencontre régulièrement, nous disent : « Vous, Français, qui êtes à l’origine du rejet du Traité, qu’est-ce que vous nous proposez maintenant pour avancer ? » Mais, évidemment, on n’est pas tellement surpris, le Président de la République n’a rien proposé pendant cette période et il ne proposera rien pendant les sept mois qui nous séparent de l’élection à venir.
Donc, ça sera au prochain, que j’espère de gauche, de faire en sorte que l’Europe redémarre. Je ne crois pas, pour ma part, qu’on puisse redémarrer avec un grand Traité, une sorte de cathédrale, dans laquelle chacun trouve, au détour d’une page, les raisons d’être en désaccord et évidemment de le rejeter.
Il faut, me semble-t-il, reprendre la méthode des fondateurs, des Monnet, Schuman, qui parlait des « expériences concrètes créant des solidarités de fait ». C’est plus compliqué aujourd’hui, ce qui est à construire est plus délicat, mais c’est bien la démarche. Il faut donc que, sur des projets concrets : le gouvernement économique, la représentation de l’Europe en politique étrangère, la politique de défense, la portabilité des droits sociaux, le SMIC européen, des sujets comme ça, on avance étape par étape. A commencer bien entendu par ce qui peut se faire au sein de la zone Euro.
Et donc, ce que je pense nécessaire, c’est que le prochain Président de la République, et c’est là-dedans que je m’engagerai si je suis élu, – pas tout seul, la France ne suffit pas tout seule, mais elle est indispensable au mouvement – relance cette construction européenne étape par étape, morceau par morceau. Et nos partenaires sont disposés à nous suivre dans cette voie-là pour peu qu’on leur montre un peu d’enthousiasme dans la construction de cette Europe.
Parce que la construction de l’Europe, ce n’est pas simplement pour le bien des Européens, c’est utile pour tous nos partenaires autour de nous. C’est nécessaire pour tous ceux qui partout dans le monde accèdent à la démocratie, cherchent un modèle de développement et n’ont pas envie de n’avoir qu’un seul modèle possible, qui serait le modèle américain. Il y a de très bonnes choses dans le modèle américain, mais ce n’est pas notre modèle : il est plus individualiste, plus inégalitaire.
Si on veut que l’Europe, avec ce qu’elle a réussi de plus formidable, c'est-à-dire, évidemment de créer la paix entre des belligérants historiques, serve de modèle au reste du monde, il faut qu’elle continue d’avancer. Ça passe par l’Europe politique et par l’Europe sociale et l’instrument, ce sont maintenant des étapes successives, autonomes, mais dont la somme constituera des avancées considérables.
2) La communauté française est importante, plus de 2 millions de Français vivent à l’étranger. Pourtant ils se sentent éloignés des centres de décisions, voire exclus de la représentation nationale. Quelles sont tes propositions ?
DSK : D’abord, 2 millions de personnes, c’est beaucoup et c’est peu. C’est à peu près la moitié du nombre de Britanniques installés à l’étranger. Je pense, en préalable à tout ce que je vais dire maintenant, que nous devons inciter le plus possible nos compatriotes à être présents à l’étranger, parce que c’est une part du rayonnement et de l’influence de la France qu’ils portent en eux.
Pour cela, il faut qu’ils ne se sentent pas coupés de la vie politique de la nation, qu’ils ne se sentent pas isolés. Aujourd’hui, 12 sénateurs les représentent. Ils font généralement du bon travail, mais ce n’est pas suffisant. Et donc le projet socialiste prévoit qu’il y ait des députés représentant les Français à l’étranger. C’est utile, mais ce n’est pas suffisant et je pense qu’il faut aller plus loin.
Je crois que l’idée sur laquelle la Fédération des Français à l’étranger a travaillé, qui consiste en une sorte de Conseil général des Français à l’étranger, comme le Conseil général de n’importe quel département, une sorte de Conseil général virtuel, est une bonne idée. On parle, s’agissant de nos compatriotes d’Outre-mer, du 5ème DOM. Il y a donc des DOM territoriaux et un DOM virtuel. Je pense qu’il faudrait un département virtuel qui représenterait les Français à l’étranger, ce qui veut dire, par rapport à la situation actuelle, un conseil qui ait véritablement des pouvoirs, des moyens, des possibilités d’influencer, au lieu du seul conseil tel qu’il existe aujourd’hui et qui est certes représentatif mais finalement peu capable de mener des politiques.
3) On imagine souvent que les Français de l’étranger sont des gens fortunés. Pourtant ils ont les mêmes problèmes qu’en France, souvent pires. En particulier pour la scolarité des leurs enfants. Que faudra-t-il faire
DSK : Chaque fois que je rencontre des sections de la FFE, la dernière fois c’était à New York – et ce ne sont probablement pas ceux qui sont dans la situation la plus difficile –, chaque fois revient cette question de la scolarité des enfants. Il y a des endroits où il y a des écoles et des lycées français, des endroits où il n’y en a pas et c’est encore plus difficile, mais même lorsqu’il y en a c’est généralement assez coûteux, de qualité, mais assez coûteux. Il faut donc que nous soyons capables de venir abonder les frais de scolarité, pour qu’il soit possible à tout Français résidant à l’étranger de suivre les enseignements dont il a besoin, soit dans un établissement de langue française, soit lorsque ce n’est pas possible dans les établissements locaux et avec des modalités particulières. Pour suivre ces enseignements il faut qu’on abaisse considérablement les coûts que cela représente.
4) Autre sujet, celui de la santé : on sait que la CMU ne concerne pas les Français de l’étranger et pourtant, dans les pays où ils sont, les systèmes de santé ne sont pas toujours à la hauteur de ceux de la France.
DSK : Il y a deux choses différentes : il y a une chose qui est le coût et donc le remboursement. De ce point de vue là, il y a une caisse qui existe, mais dont on sait que les cotisations sont très élevées et qui n’est pas à la portée de chacun des Français à l’étranger. Une dotation a été prévue par le gouvernement Jospin, qui n’a jamais été utilisée. Eh bien, il faut mettre en œuvre cette procédure et faire en sorte qu’on abonde ces cotisations pour rendre possible l’adhésion à cette caisse à ceux qui ont des revenus modestes.
Mais au-delà du problème du remboursement et de la prise en charge, il y a l’existence des soins. Nous avons de nombreux compatriotes, dans des pays notamment en Afrique Équatoriale mais pas seulement, qui sont dans des situations dans lesquelles tout simplement l’offre de soin est extrêmement limitée. Et là, je pense que nos consulats doivent jouer un rôle. Il y a des endroits sans doute sur la planète où les consulats de France sont moins utiles qu’avant, je pense en particuliers à l’intérieur de l’Union Européenne, à l’inverse il y a des endroits dans lesquels il est absolument indispensable que le lien qui existe entre les Français expatriés et le territoire puisse trouver une traduction concrète dans le bon fonctionnement de nos consulats, et notamment quand cela est nécessaire, dans la distribution de médicaments, l’accès à une filière de soins, voire le rapatriement lorsqu’il est indispensable.
Et donc nous avons là un instrument qu’il ne faut pas réduire comme c’est le cas aujourd’hui, mais qu’il faut au contraire, développer.